Volume 14

Volume 14

€20.00

Edito

En 2012, à l’époque où l’outdoor traînait encore une image poussiéreuse, on créait Les Others avec l’envie de partager nos escapades en pleine nature, espérant qu’elles en incitent d’autres à faire de même, pour leur plaisir, leur santé et celle de la planète.

Presque dix ans plus tard, le paradigme a changé. L’outdoor est devenu un véritable phénomène de mode, entraînant avec lui la surfréquentation des espaces naturels au détriment de la faune et de la flore qui les habitent. Et avec près de 400 000 personnes derrière nous sur les réseaux sociaux, une part non négligeable de notre proposition éditoriale (recommander un refuge, un sentier précis, partager un spot de bivouac…) pourrait bien s’avérer plus néfaste que bénéfique pour l’environnement.

Voilà ce qu’on pourrait appeler le « paradoxe de l’amour de la nature », parfaitement résumé par le poète montagnard Cédric Sapin-Defour : « Si tous les citoyens du monde aimaient la Terre comme nous l’aimons, elle se consumerait en quinze jours. »

Une contradiction effrayante, quand on y pense. En faire un sujet tabou serait pourtant négliger le pouvoir des paradoxes. Car deux idées qui semblent s’opposer débouchent rarement sur une voie sans issue. Les regarder en face offre l’occasion parfaite de se remettre en question : qu’est-ce qui nous a échappé ?

Dans ce cas précis, notre réflexion a entraîné la mise en place d’initiatives pour envisager les choses sous un angle plus durable, à l’image du Code de l’Aventure Responsable (page → 16) ou de notre dernier projet Recto Verso (page → 18). Elle aura aussi mis en évidence la complexité d’un monde moderne dans lequel la logique change de sens comme de chemise. Un monde où tout et son contraire se mélangent à l’envi. Où le tout noir ou tout blanc n’existent pas. Ou bien peut-être que justement, ils y existent en même temps. Un vaste territoire d’incertitudes, de contresens et de bizarreries, que nous avons choisi d’explorer dans ce quatorzième volume papier.

Au détour d’une discussion animée avec les habitants et habitantes du massif de la Vanoise (page → 137), nous avons découvert que le quotidien d’un parc national n’est pas un long fleuve tranquille et que les avis des uns empiètent parfois sur la vie des autres. En scrutant les étiquettes de nos vêtements outdoor favoris, nous avons cherché à savoir si croissance et écologie pouvaient marcher de paire (page → 65) et devant les JO de Tokyo, nous avons questionné l’intégration du surf et de l’escalade, ces sports façonnés par un esprit de liberté, dans une arène olympique strictement réglementée (page → 214).

À l’occasion d’une course d’alpinisme dans les Alpes suisses ou d’un Chamonix-Milan en gravel, nous avons constaté que le « fun » était un concept mesurable (page → 21) et découvert le « hike-a-bike », une discipline étonnante où l’on porte plus souvent son vélo que l’inverse (page → 161). Notre chemin a croisé celui d’un ermite qui n’aime pas être seul (page → 239), de surfeurs et shapers allemands vivant à plus de 24 heures de l’océan (page → 194), ou encore de braves chameaux au beau milieu d’un désert de glace (page → 181).

Au bout du compte, les paradoxes se sont révélés être de fabuleux porteurs de vérité. En faisant cohabiter les contraires, ils ouvrent la porte à une compréhension du monde plus fine. Donnons-leur l’attention qu’ils méritent.